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Comment gérer les actions humaines qui nuisent à la biodiversité ?

Comment gérer les actions humaines qui nuisent à la biodiversité ?
Dans un article Trends in Ecology & Evolution sorti mercredi 9 Novembre 2017, José Montoya, Ian Donohue et Stuart Pimm critiquent la notion de limite planétaire pour la biodiversité et montrent que les tentatives récentes pour la chiffrer sont vagues et encouragent des politiques préjudiciables. L'article suggère une alternative fondée sur les connaissances croissantes concernant les liens entre biodiversité, fonctionnement et stabilité des écosystèmes.

La notion de limites planétaires - ou de point de non-retour - pour la biodiversité affirme que les processus environnementaux globaux ont généralement des « points de basculement », des seuils. Lorsque l'on dépasse ces seuils, il se produirait un basculement majeur dans le fonctionnement des écosystèmes vers de nouveaux états, généralement beaucoup moins favorables pour l’humanité.

Cette notion a été utilisée par certains pour affirmer qu'il n'est pas besoin de changer quoique ce soit tant que l'on reste en deçà de tels seuils, comme dans une « zone sécurisée ». Les auteurs insistent donc sur le fait que cette notion fortement utilisée pour attirer l'attention sur les problèmes environnementaux mondiaux, a dans les faits des effets pervers dangereux :

« Le problème est que la notion de limite planétaire pour la biodiversité n’apporte rien à notre compréhension des menaces pesant sur la biodiversité et du fonctionnement des écosystèmes; elle n'est pas fondée sur des preuves scientifiques tangibles, est reste trop vague pour les gestionnaires de la biodiversité et peut potentiellement conduire à la mise en place de politiques néfastes » nous explique Jose M. Montoya, chercheur de la SETE.

Une approche attrayante mais qui présente des limites

L'idée initiale de la notion de point de non-retour pour la biodiversité était basée sur l’étude des taux d'extinction des espèces. Or ni la théorie, ni les données empiriques ne supportent l’existence d’un seuil de biodiversité en dessous duquel le fonctionnement de l'écosystème serait compromise. Les auteurs prennent l’exemple du Moqueur de Floreana - en vignette de cet article - un oiseau dont on compte maintenant moins de 150 individus. Son extinction serait une tragédie, notamment parce qu'il s'agissait d'une des quatre espèces d'oiseaux moqueurs sur les Galapagos qui ont donné à Charles Darwin ses premières pistes sur l'évolution. Mais si cette espèce devait disparaître, il n'est pas clairement établi comment cet événement malheureux conduirait à l'effondrement massif de l'écosystème de l'autre côté de la planète. La perte d’espèces a sans aucun doute des conséquences locales, mais pourquoi y produirait-elle un effondrement soudain des écosystèmes ?

Les nombreuses failles du concept dès l'origine, au lieu de conduire à sa remise en question, ont déclenché d’après José Montoya et ses collaborateurs une prolifération de nouveaux indices sensé le supporter. Or, nous souligne l’auteur, ces indices n'apportent aucune information utile de telle sorte que la définition d’un seuil limite pour la biodiversité resterait entièrement arbitraire, même si nous étions en mesure d'estimer les données nécessaires.

Une dégradation graduelle est-elle visible ?

Bien que le concept de limite planétaire n’ajoute rien de nouveau à ce que nous connaissons au sujet des impacts globaux des activités humaines, on pourrait cependant imaginer que son utilité pratique pour les gestionnaires de l'environnement justifierait son utilisation. Ian Donohue, co-auteur de l’article, précise l’existence d'interprétation moralement très douteuse résultant de cette vision erronée  du monde, certains affirmant que « si la biodiversité planétaire ne s'effondre pas de manière évidente à nos yeux, alors, nous pouvons en déduire que nous pouvons continuer à l'exploiter intensivement sans plus s'inquiéter. »

L'utilisation par les politiques de telles conclusions "scientifiques" erronées pénalisent aussi fortement la crédibilité future de la science elle-même. Si nous suggérons qu'une catastrophe s'est produite alors que les conséquences ne sont pas évidentes, comment les gestionnaires et les responsables politiques vont-ils faire confiance aux conseils des scientifiques? Comment les sciences de l'environnement peuvent-elle informer adéquatement ceux qui gèrent et définissent les politiques concernant une chose aussi complexe que la nature?

Vers une prise en compte de la gradation des changements écosystémiques

Stuart, Ian et José pensent que la solution consiste à étudier comment la perte de la biodiversité affecte les différentes facettes du changement des écosystèmes. Des arguments de plus en plus nombreux montrent que la perte de biodiversité affecte le fonctionnement et la stabilité des écosystèmes. Il est possible d’évaluer et de surveiller comment la perte de biodiversité affecte les différents écosystèmes, et donc d'évaluer ensuite l'efficacité d'une politique environnementale donnée. « L'accent doit être mis sur des échelles et des variables appropriées que nous pouvons mesurer efficacement et qui sont liées à des problèmes pratiques urgents » déclare ainsi Stuart L. Pimm, co-auteur de l'étude dont le travail conjoint avec José Montoya a été facilité en 2016-2017 par un financement "Visiting Scientist" de notre LabEx.

Par exemple, il s'agit de mieux comprendre comment le fonctionnement des écosystèmes et les services associés dont nous bénéficions peuvent se maintenir dans un contexte de changement climatique où les extinctions locales augmentent la sensibilité de la productivité des écosystèmes confrontés à des extrêmes climatiques ? Ce type de question illustre bien à quel point le changement des écosystèmes est graduel et inextricablement lié à la perte de biodiversité.

Jose M. Montoya conclue ainsi notre entretien : « Une politique appropriée signifie que nous n'avons pas d'autre choix que de comprendre la complexité de la nature dans les environnements que nous commençons à déchiffrer. Identifier ces complexités n'est pas suffisant, nous avons besoin des détails et des mécanismes, de savoir quels aspects du changement d'écosystème nous voulons minimiser, quelles espèces sont vitales, pour quels processus, et comment ces derniers sont liés à nos systèmes sociaux et économiques. » En d'autres termes, pour agir efficacement sur un système il faut tout d'abord comprendre comment il fonctionne.

Voir aussi

CITATION: Planetary Boundaries for Biodiversity: Implausible Science, Pernicious Policies, Jose M. Montoya, Ian Donohue, and Stuart L. Pimm, Trends in Ecology and Evolution, online publication: 8-NOV-2017, DOI: 10.1016/j.tree.2017.10.004.

 

Note: Jose M. Montoya is available for additional comment in Spanish, French or English at (+33) (0)6 30 03 90 17 or josemaria.montoyateran[at]sete.cnrs.fr. Ian Donohue is available for comment on English at + 353 1 8961356 or donohui[at]tcd.ie . Stuart Pimm is available for comment in English at (+1) 646 489 5481 or stuartpimm[at]me.com