PopP2

Les ruses moléculaires de l’Arabette

Camouflage, vitesse, illusion d’optique… Le règne animal regorge de stratégies permettant aux prédateurs de capturer leurs proies ou, inversement, à ces dernières de leur échapper. Il est cependant moins aisé de penser que de telles stratégies ont pu être déployées à d’autres échelles… telles qu’à l’intérieur même de cellules ! C’est pourtant un mécanisme surprenant qui a été découvert par un groupe de chercheurs mené par Laurent Deslandes (LIPM – INRA / CNRS) : une bactérie pathogène court-circuite les défenses des cellules végétales en empêchant le déclenchement du « signal d’alarme ». Plus étonnant encore, les cellules végétales ont en retour développé un leurre destiné à prendre l’envahisseur à son propre piège. Récit d’une découverte aux potentialités multiples publiée ce 21 mai dans la prestigieuse revue Cell.

Les agents pathogènes, quand ils rentrent en guerre contre une cellule, déploient un vaste arsenal leur permettant de lutter simultanément sur plusieurs fronts. Ralstonia solanacearum, bactérie responsable du flétrissement bactérien de nombreuses espèces végétales telles que la tomate ou le tabac, a quant à elle développé une stratégie évitant toute négociation : elle bloque le mécanisme d’alarme. Ainsi, parmi les nombreuses molécules qu’elle injecte dans la cellule végétale, une occupe un rôle particulier : « PopP2 » de son nom, est directement adressée au noyau de la cellule végétale et plus précisément à l’ADN qu’il contient. Dans le noyau, des pans d’ADN sont coiffés de protéines chargées de lire l’information génétique nécessaire à la mise en place des défenses. PopP2 vient alors interagir avec ces protéines et les déloge de l’ADN. Ainsi neutralisées, ces protéines sont incapables d’activer les défenses, permettant ainsi à l’envahisseur de « déminer » le terrain.

Entre agresseurs et agressés, la course à l’armement est permanente. Les chercheurs ont découvert chez Arabidopsis thaliana, une des « proies » de la bactérie Ralstonia solanacearum, un mécanisme tout aussi radical que celui déployé par la bactérie. Parmi les protéines coiffant l’ADN et avec lesquelles interagit PopP2, l’une d’entre elles se révèle en réalité être un leurre directement lié à un récepteur ! C’est en s’attaquant à ce leurre que PopP2 activera le système d’alarme. En effet, une fois détaché de l’ADN, cet appât moléculaire va orchestrer le déploiement des défenses.

Cette stratégie présente un avantage indéniable : c’est la bactérie elle-même qui déclenche involontairement le système d’alarme. En s’affranchissant du procédé d’évolution habituelle, dans lequel chacune des parties améliore tour à tour son arsenal, la cellule végétale prend ici une longueur d’avance. Ainsi, même si PopP2 évolue, tant que son action demeurera identique, il déclenchera inévitablement l’activation des mécanismes de défense de la cellule. Cette stratégie moléculaire de « leurre intégré » pourrait concerner de nombreux autres récepteurs impliqués dans la capacité des végétaux à percevoir la présence de différents agents pathogènes. Plus qu’une avancée dans la compréhension d’un mécanisme original, cette découverte ouvre la voie à l’élaboration de nouveaux mécanismes de résistance chez A. thaliana… comme chez d’autres plantes.

Voir aussi

Contact :

  • Laurent Deslandes (Laboratoire des Interactions Plantes-Microorganismes, UMR CNRS/INRA 2594/441) / 05.61.28.55.09

Références publication

CellA receptor pair with an integrated decoy converts pathogen disabling of transcription factors to immunity – Cell, 161: 1074-1088

Le Roux C, Huet G, Jauneau A, Camborde L, Tremousaygue D, Kraut A, Zhou BB, Levaillant M, Adachi H, Yoshioka H, Raffaele S, Berthome R, Coute Y, Parker JE, Deslandes L (2015).

Date de modification : 07 juin 2023 | Date de création : 22 mai 2015 | Rédaction : Gaël Esteve